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TRAITS CHOISIS DE L’HISTOIRE DE RUSSIE. SECONDE ÉDITION CONFORME A CELLE DE PARIS. Approuvée par le Comité de Censure. St.-PÉTERSBOURG, DE L’IMPRIMERIE DE PLUCHART, Petite Morskoï, n.°. 120. 18o9 .
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À SA MAJESTE L’IMPÉRATRICE-MÈRE.
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M A D A M E , Témoin de la bienveillance avec laquelle Votre Majesté Impériale accueille l'orphelin , des soins qu' lle prodigue a l'enfance abandonnée, de la protection qu’ELLE accorde à tous les établissement fondés pour
soulager l’humanité souffrante , j'ose Lui présenter une suite de bonnes et louables actions, tirées de l’histoire de Russie, me flattant que c est offrir l’hommage le plus agréable au coeur d’une S ouvera i ne, qui ne goûte d’autre plaisir que celui de pratiquer toutes les vertus et de les encourager par S on exemple. Puisse Votre MAJESTé Impériale daigner agréer avec S a bonté accoutumée , ce faible témoignage du dévouement le plus respectueux ! C’est dans ces sentimens que j’ai l’honneur d*être , MA D A ME , de Votre MAJESTé Impériale , Le très-humble, le très-obéissant et le très-soumis serviteur, CLAUSEN , cons. de cour.,
AVANT-PROPOS. On entend dire tous les jours que notre siècle est absolument corrompu; que les contemporains sont entièrement dépravés; que l’égoïsme s’est emparé de tous les esprits; que la corruption a gagné tous les membres de la société. Triste réflexion pour ceux qui croient à la perfectibilité du genre humain ; qui pensent que l’expérience de tant de siècles n’est pas généralement perdue ; que la masse des lumières, plus étendue que jamais sur le globe, n’aura pas seulement contribué à nous fournir plus de connaissances, à nous procurer quelques agrémens de la vie, à répandre plus de charmes sur l’état social et domestique; mais quelle aura encore étendu la pratique de la morale, augmenté l’amour de la vertu, le désir et la noble résolution de faire le bien. L’espoir de voir s’améliorer l’espèce humaine n’est certainement pas illusoire; il repose sur la certitude la plus authentique. Les vices, dont on accuse notre siècle, ne sont que l'appanage des grandes villes, dé-
IV AVANT-PROPOS, faut inséparable d’une trop nombreuse population : si l’on en excepte les époques où la marche ordinaire des événemens a éprouvé un bouleversement général, les crimes atroces deviennent de jour en jour plus rares ; si est des forfaits qui sont le fruit ordinaire du besoin; commis par des hommes abandonnés, rebut de la société, des lois sages les répriment; les branches multipliées de l’industrie en garantissent ceux qui savent trouver dans leur travail les moyens de se procurer une honnête aisance, et souvent une fortune licite. — Mais si l’on pouvait recueillir les traits les plus remarquables de tous les pays, on verrait que les villes, les villages, les palais et les chaumières, en fournissent en abondance; cependant c’est un hasard si, servant quelquefois de fastes à l’histoire , une gazette en parle, un journal les raconte, un voyageur en fait mention. Les anciens, dont nous célébrons le patriotisme, dont nous vantons les vertus, agissaient autrement. Toutes leurs institutions avaient pour but principal de conserver les actions de leurs illustres citoyens. En perpétuer le souvenir, était un devoir qui
AVANT-PROPOS. V tenait à leurs moeurs, à leur religion et à leur morale; de-là ces fêtes, ces jeux solennels, ces apothéoses, ces temples qu’ils consacrèrent à leur mémoire. Pourquoi ne les imiterions-nous pas? pourquoi ne verrions-nous pas revivre des usages aussi vénérables par leur'antiquité que par leur objet? Rappelons-nous toujours de ces Siciliens (a), qui durent à Cicéron la découverte du tombeau d’Archimède, et préservons-nous du reproche qu’ils méritèrent. Au lieu de répéter de vaines plaintes sur la dépravation universelle; au lieu de dire que tous les secrets de la nature et de l’art n’ont été découverts que pour satisfaire des goûts sensuels, et d’étendre l’influence pernicieuse du luxe sur les différens ordres de la société , tâchons d’op- (a) Cicéron étant quêteur en Sicile, voulut témoigner ses respects aux mânes de cet illustre mathématicien. Grand homme lui -même, et par-là plus porté à rendre aux taleiis l’hommage qui leur est dû, il fit chercher le tombeau d’ Archimède , d’après la simple connaissance historique d’une sphère inscrite au cylindre, au’il avait fait sculpter sur la pierre , pour constater qu'il en était l ’inventeur, et de six vers grecs graves autour de la base. Après beaucoup de peines , on le découvrit enfin sous un amas de ronces dans une campagne voisins de Syracuse. Ces ignorans insulaires rougirent de leur indifférence envers leur célèbre compatriote, et 1 orateur romain rendit, comme il le dit lui - même , une seconde fois Archimède à la lumière. ( Mistoirs des Àîalkeinaticjuêje , par M. Rossut.)
VI AVAN T-PROPO S. poser une digue au torrent, qui semble menacer d’éteindre le caractère national. Profitons du penchant dominant pour la culture de l’esprit, en le faisant tourner au bien de la société, et dans le moment 011 la lecture est devenue, pour ainsi dire, une passion universelle, ayons soin de la diriger sur des objets utiles. Pour atteindre ce but, il faut rappeler au souvenir des contemporains les hommes des siècles passés, remonter jusqu’aux temps les plus éloignés, descendre clans les tombeaux, s’arrêter aux premières époques de la société, que l’homme civilisé flétrit cependant sous le nom d’état sauvage, retracer l’enfance des institutions qui souvent sont l’âge viril de la vertu, quelquefois les présenterons toute leur simplicité pour en relever l’éclat, les tirer de l’obscurité qui les rend tout-à-fait inutiles, célébrer le mérite pour éveiller l’émulation, et faire des vertus publiques et privées, un tableau qui puisse servir de cours de morale. Rien n’attache autant que la force des exemples, rien ne persuade plus promptement que la réalité du fait, aucun raisonnement n’agit avec plus de succès que la preuve que
AVANT-PROPOS. Vil ( l’on en donne. Ces grands hommes, qui firent l’honneur de leur temps , l’admiration des siècles, et qui devraient être d’autant fplus le modèle du nôtre, que nous joignons aux mêmes facultés la facilité de nous encourager par leurs actions qu’ils laissèrent pour ainsi dire en héritage à la postérité lorsqu’ils payèrent le tribut à la nature. Remontons jusqu'à Alexandre le Macédonien; quel effet ne produisit pas sur lui la lecture d’Homère, et quelle vénération ne montrait-il pas pour les exploits des héros de ce poète, dont il garda toujours l’ouvrage sous son chevet. Remontons jusqu’à cet auteur même qui, connaissant le coeur humain et la force de l’exemple, met toujours dans la bouche du sage Nestor les discours des princes les plus révérés , pour être favorablement entendu des guerriers qui s’abandonnaient à toute l’impétuosité de leurs passions ; mais quelque grand que soit cet encouragement, quelque utile que puisse être la lecture de ces récits glorieux, ce ne sont pas des événemens domestiques , ce ne sont pas des modèles tirés des annales du pays, ce ne sont pas des personnes
VII! ÀVANT-PROPOS, tjui vivaient sur le même sol, dans le même lieu, que nous occupons à présent; on est obligé de se reporter à l’antiquité, de parcourir les annales d’empires qui n’existent plus, de fouiller dans les fastes d’un peuple qui nous est aussi étranger par sa langue , par ses usages, son culte, que nous en sommes séparés par l’éloignement du temps , et cependant ces actions éclatantes nous font regretter de n’étre pas né parmi eux, de Ravoir pas vécu dans un temps où des personnes distinguées jouissaient du double triomphe d’étre respectées autant de leurs concitoyens que de la postérité, des faits aussi intéressans commandent certainement l’admiration ; mais ils ne contribuent pas à inspirer l’amour de la patriei à attacher au sol paternel, à se vouer au bonheur de son pays, et en imitant les ancêtres qui l’illustrèrent, à y trouver sa satisfaction ainsi que sa gloire. C’est le penchant contracté dans la jeunesse par l’étude des anciens, c’est cet enthousiasme qui électrise les jeunes coeurs au récit des traits de dévouement et de valeur, qui firent les beaux jours de la Grèce et de Piome. Familier avec leurs exploits, avec les actes de civisme qui
AVANT-PROPOS. IX leurs assurent l’immortalité dans un âge où l’imagination relève encore la beauté du tableau, nous ,en faisons notre idole, nous ne voyons ailleurs qu’un vaste vide, et nous négligeons d’exploiter l’or qui se trouve dans nos propres mines. Certes , nous devons hommage à la vertu partout où elle se trouve. L'homme supérieur n’appartient à aucun pays, à aucune nation, à aucun âge en particulier ; il est la propriété universelle du genre humain; il exerce son empire sur les individus de tous les peuples et de toutes les contrées ; telle est même son influence que le récit de ses actions est encore utile à la so- \ / ciété après sa mort, comme elles le furent durant sa vie. Mais avant tout soyons justes envers nos propres aïeux ; simples comme la natur^ , ils firent le bien sans prétendre même à la gloire. Ne méconnoissons pas leur mérite , plus précieux sous les dehors de la modestie ; célébrons par des éloges , chantons par des hymnes l’anniversaire des bienfaiteurs de leur pays, rendons immortelle leur mémoire en brûlant l’encens de la reconnaissance sur l’autel de la patrie; qu’on trouve dans nos bibliothèques la vie des grands
X AVANT-PROPOS. hommes ( b ) , et les traits les plus marquans qui les caractérisent ; que leurs portraits parent nos salons; que leurs bustes ornent nos cabinets; que les places publiques nous ( b ) L’Impératrice Catherine a beaucoup fait pour inspirer l'émulation ; c'est Elle qui fît ériger une statua à son Bisaïeul ; c est Elle qui, à Tzarsk.oe-.Zelo, Ht placer des moriumens en honneur des personnes qui illustrèrent son règne ; c’est Elle qui ordonna de mettre dans les salles de récréation du corps des cadets les bustes de plusieurs grands hommes de 1 antiquité et des temps modernes. — L’académie des arts , dont les revenus viennent d’être augmentés d’une somme digne de la munificence d’un grand souverain, s’est proposé de faire exécuter les bustes et les portraits de ceux qui tiennent un rang distingué dans les annales du pays ; elle contribuera par ce moyen, à nourrir l’amour de la patrie et à inspirer de l'intérêt pour ceux qui, par leurs vertus, méritent de vivre dans la mémoire de leurs compatriotes. Certe idée sera utile sous plusieurs rapports; elle répandra d’autant plus le goût et la connaissance des beaux arts, si l’on ne se borne pas à les exposer seulement dans l’hermitage; mais à les distribuer dans les villes de l’intérieur. Quel aspect plus encourageant que de voir les statues des Philarétès, des Minin, des Pojarski, des Nicon, des Dolgorouki, des Go- litsin, des Munich, et tant d’autres répandus dans les provinces de l’empire. On profitera du grand nombre’ de jours de fête qui se célèbrent en Russie , pour rappeler par des discours simples , mais éloquents , le joui de naissance, la vie , les vertus et les actions les plus mémorables de ces illustres citoyens *. Il répandra , jusqu’à la dernière classe du peuple, des notions générales suf l’histoire du pays: on l’engagera davantage à aimer la patrie; on lui inspirera un noble enthousiasme pour les grands hommes, et l’envie de marcher sur leurs traces. Ces chefs-d’œuvres de lare, en embellissant les villes serviront d’étincelle pour électriser le génie qui existe, mais qui manque d’attouchement pour développer des talens ensevelis dans l’inactivité. * L Empereur actuel, en rétablissant l’usage adopté par son .Bisaïeul d assister en personne à l’enterrement de ceux qui rendirent des services distingués à l’état, témoigne l’hommage le plus grand au mérite; la délicatesse avec laquelle il confère des grâces ou des récompenses, en relève infiniment le prix, et doit beaucoup influer sur le désir de s’en rendre digue.
AVANT-PROPOS. XI rappellent leur souvenir; nos jours de fête leurs vertus; cueillons la fleur où nous la trouvons, cultivons le terrain qui nous paraît stérile, la récolte sera abondante pour peu que nous y apportions les soins du travail. Ne nous trompons pas d’ailleurs sur le prix d’une action par l’éclat qui l’accompagne, et qui trop souvent éblouit les yeux du vulgaire. Celui qui procure à son pays un nouveau moyen de subsistance ou une nouvelle branche de commerce, mérite d’être mis sur la même ligne que celui qui l’éclaire ou qui la défend. La victoire remportée par un général à la tête de l’armée, décide, il est vrai, quelquefois du sort de l’état; mais combien de combats ont été livrés, dont le gain n’a été d’aucune autre utilité que de procurer des lauriers au chef ou d’en augmenter le nombre. Ces succès brillans ne peuvent jamais s’acheter que par la destruction de ses semblables, les vainqueurs même ne les obtiennent qu'en plongeant dans le deuil et dans le désespoir ces familles, dont les soutiens se sont voués au triomphe de leur patrie. — Un souverain, ami de la paix et
XII AVANT- PROPOS. protecteur des établissemens, qui ne prospèrent que dans son sein; un ministre qui conçoit une meilleure législation propre à influer sur le sort delà nation; le bon administrateur, qui augmente les moyens de l’industrie , qui encourage l’agriculture, fait fleurir le commerce et la navigation; voilà les vrais bienfaiteurs du genre humain; voilà les hommes rjui ont des droits à la reconnaissance de leurs contemporains et de la postérité ; les suites heureuses de ces entreprises s’étendent même aux nations étrangères, leur exécution n'est accompagnée ou suivie d’aucun de ces malheurs qui affligent l'humanité; du moment quelles sont conçues, elles deviennent utiles à la société; la construction des ports, des canaux, le défrichement des terres, occupent déjà des milliers de bras, et procurent l’entretien à des familles entières. Ces vertus pacifiques, mais obscures, s’aperçoivent à peine: elles sont englouties dans le torrent des événemens du jour, et les branches du laurier l’emportent sur les feuilles de l’olivier. Il est temps de faire cesser cette injustice, qui n’offense pas le citoyen vertueux, mais qui imprime la tache de l’ingratitude
AVANT-PROPOS. XIII sur ses concitoyens, et les expose au mépris de la postérité. Mettons sur la même ligne un magistrat intègre, un ecclésiastique citoyen, un bon père, un iils respectueux, un domestique fidèle; les talens peuvent donner la célébrité, les vertus seules donnent le mérite, et c’est la réunion des vertus et des talens qui procure la véritable gloire; ce n’est pas le héros qui est le plus grand, c’est le plus vertueux. Betski, qui légua toute sa fortune à la maison des Enfans - trouvés ; Anhalt, qui employa ses revenus pour augmenter le nombre des élèvês au corps des cadets dont il était le directeur! Golitsin (c), qui consacra pres- qu’un million pour soulager l’humanité souffrante, méritent qu’on honore et conserve leur mémoire. Tous les pays avaient et ont encore des hommes éminens distingués par leurs vertus, leurs talens, leurs connaissances; mais (c) Le prince Dmitri Golitsin, mort ambassadeur à la cour deVienne, fonda à Moskou un hôpital pour quatre Cents malades, et assigna un capital de huit cent mille roubles pour l'entretien de cet établissement. Son corps a été transporté de l’Allemagne en Russie, et a été déposé dans l’église de l’Hospice t conformément à sa dernière volonté.
AVANT-PROPOS. XIV aucun des peuples modernes n’honore et ne célèbre les siens autant que l’Angleterre. L’homme en place, le guerrier, l’auteur, l'artiste, reçoivent ce tribut de gratitude qui développe et soutient le génie. La nation divisée en partis, le parlement tour - à - tour dominé par le ministère, et influencé par ses adversaires, ne connaît qu’un seul intérêt lorsque la voix et le danger de la patrie l’appellent; c’est alors un noble concours; chacun veut se surpasser en actes de dévouement et en sacrifices volontaires. L’église de Wesminster est remplie de monumens élevés à l’honneur des illustres Anglais, dont la mémoire est chère à l’état, au genre humain; l’hôtel-de-ville en conserve un érigé au célèbre Chatam, et cet endroit, toujours fréquenté par les habitans, enflamme encore leur patriotisme; ils y lisent avec enthousiasme: « que la gloire d’un empire se trouve dans les vertus qui animent le coeur des grands hommes. » Imitons cet exemple, il est aussi glorieux d’en suivre un bon que de le donner; l’individu doit se borner à exprimer ses idées, à en montrer l’utilité et à former des voeux
AVANT-PROPOS. XV pour les voir se réaliser. En présentant un tableau d’actions domestiques, où. l’on trouve tantôt un trait de bienfaisance, tantôt un procédé généreux, qui prouve combien on a connu, dans tous les temps, ce plaisir délicat que l’on goûte à soulager des malheureux, à protéger l’innocence, à pardonner une injure, ou à n’opposer que de nouveaux bienfaits au crime de l’ingratitude ; on apprend à supporter des épreuves de ce genre, et on fortifie le penchant qui porte au bien toute ame noble. C’est ainsi que l’histoire vient appuyer et justifier, par ses exemples, les leçons de la morale et de la politique; c’est aussi seulement sous ce dernier point de vue qu’on peut se féliciter d’avoir entrepris une composition de cette nature. Il en est des livres, dit Voltaire, comme du feu dans nos foyers; on va le prendre chez son voisin; on l’allume chez soi; on le communique à d’autres, et il appartient à tous. Les ouvrages utiles sont les meilleurs, la seule intention doit être de faire le bien; c’est sous ce rapport qu’on peut dire avec Sénèque .* Quidquid hene dictum est abullo, meurn, est.
XVI AVANT-PROPOS. • \ On a cru pouvoir se dispenser de citer ici les auteurs auxquels on a eu recours. Une telle nomenclature intéresse peu ; l’homme de profession est assez familier avec les sources; il ne lui sera pas difficile de lever les doutes en consultant les meilleurs historiens. Une foule de noms et de citations n’aurait servi qu’à jeter de la confusion dans le texte et à surcharger les notes ; mais il faut encore s’expliquer sur la manière dont on a écrit les mots russes: Tzar, Novgorod, Menchikof, etc. En transplantant les noms propres, les charges ou dignités d’un pays d’une langue dans une autre, on l’écrit, autant que possible, suivant l’ortograpîie de l’idiome national, et on est sur de ne pas se tromper. M. Levesque, de l’institut national, auteur du meilleur ouvrage qui existe en français sur l’histoire de la Russie, connaissant parfaitement les deux langues, donne sur cet objet des raisons qu’on ne peut se refuser d’approuver et de suivre. Paris, au mois de février 1804.
T R A I T S CHOISIS DE L’HISTOIRE DE RUSSIE. i. Sacrifice volontaire de Tindépendance. S ans remonter aux antiquités de l’histoire de Russie, sans nous occuper sur son origine de recherches intéressantes sans doute, mais toujours vagues et peu certaines (x), nous savons cependant que la ville de Novgorod est la plus ancienne et la plus puissante dont parlent les auteurs de ce pays ; sa situation lui procura un commerce riche et florissant; elle se gouvernait en république et recevait les tributs des nations dont elle était entourée depuis la Lithuanie jusqu’aux montagnes qui bornent la Sibérie , et depuis le Bielo-Ozero et le lac de Rostof jusqu'à la mer Blanche. Cet état était si redoutable à ses voisins, qu’on disait : «Qui oserait s’attaquer à Dieu et à Novgorod la grande ?» (i) Nestor, le plus ancien historien de Piussie , distingue les Varaigues Piusses , nom qui signifie habitans des bords de la mer , des Slaves ; d’autres auteurs font sortir les deux peuples de la même source. Quoiqu’il en soit, les Russes modernes tirent leur principale origine des Slaves , et sont les descendans de ceîte nation. I
2, TRAITS CHOISIS Mais les dissentions des habitans les rendirent tributaires à leur tour ; ils ne supportèrent qu’in- volontairernent le joug , le secouèrent pour se déchirer par des guerres civiles, qui traînent à leur suite les violences , les meurtres e-t tous les maux de l’anarchie ; las de ces troubles , ils se rendirent enfin aux exhortations du Gostomysle (*) , homme aussi sage que considéré par ses vertus. Ils convinrent de se donner pour maîtres Rurik et ses frères (3). « Notre patrie est vaste, dirent les députés , envoyés aux princes pour leur rendre hommage et leur offrir la souveraineté ; elle jouit en abondance de tout ce qui est nécessaire à la vie ; mais il nous faut des tribunaux pour rendre la justice, et nous les attendons de vous.» Les souverains de Russie , qui connaissaient (2) C’était le premier magistrat de l'État ; sa place répondait à la dignité du gonfalonier des républiques d’Italie. (3) Ces trois frères s’appelaient Rurik, Sinaf et Trouvor. Par la mort des deux derniers, qui ne .laissèrent point de postérité , Rurik recueillit leur succession. C’est de ce prince que descendent plusieurs maisons en Russie, et c’est par lui que commence la suite des souverains de cet Empire , dès l’an 862. Après avoir vaincu les Novgorodiens qui s’e*- taient soulevés malgré leur libre soumission , il fixa sa re’si- dence à Novgorod, qu’il fortifia , et prit d’autres mesures pour la sûreté de ses Etats. Rurik gouverna ensuite en paix, et mourut l’an 879 * après un règne de dlx-sept ans , laissant en bas âge un fils nomme' Igor. Oleg , parent du jeune Prince , prit les rênes du gouvernement, son administration dura trente-trois ans , jusqu’à l’an 914 >ce prince poussa ses courses jusqu’à Constantinople, et força l’ empereur grec Le'on d’acheter la paix, au prix qu’onlui voulut imposer. Oleg conclut encore, en g 12 , avec le souverain de Constantinople , un traité de commerce, dont les articles se sont conservés jusqu’à nos jours.
DE L'HISTOIRE DE RUSSIE. 3 déjà l’inconstance et la fierté desNovgorodiens, ne consentirent que difficilement à leur demande. IL . • Déférence, à un sage conseil. Igor , fils et héritier de Rurik , fut défait dans une de ses campagnes contre les Grecs , moins par la bravoure des ennemis que par leur grand nombre et leur tactique supérieure. Ils durent en partie cette victoire au feu Grégeois , qui fit brûler plusieurs bâtimens et périr beaucoupxle troupes. Igor voulut venger cet affront : il rassembla de nouvelles forces , il soudoya même les Petchénè- gues , ses ennemis naturels, et s’embarqua pour réparer ses revers. Romain , cpii régnait alors à Constantinople, instruit de l’arrivée des Russes, envoya des présens au prince , s’offrant de lui payer le même tribut qu’Oleg avait imposait à ses prédécesseurs. Jgor est incertain : il rassemble ses généraux, qui le déterminent à ne pas refuser les offres de l'Empereur. « Si César fait de telles propositions , dirent-ils, ne vaut-il pas mieux , sans combattre, avoir de l’or , de l’argent et des étoffes précieuses? Peut-on savoir qui sera le vainqueur ou le vaincu ? et peut-on faire des traités avec la mer? Nous ne sommes pas ici sur la terre, nous sommes portés sur l’abîme des eaux et une mort commune nous menace tous. » Le fils de Rurik suivit l’avis de son conseil , il accepta les conditions , et retourna ensuite à Kief (4). f4) Igor régna depuis l’an 914 jusqu’en g45»
4 TRAITS CHOISIS t HL Intrépidité d'un jeune homme. (5) On prétend que les'Cosaques d’aujourd'hui sont les descendant des peuplades connues dans les annales russes sous les noms de Khosari et de Pastinaci , Khosares et Petchénègues. Le Petchénègues p rofilèrent de l’absence de Sviatoslaf , qui pour!,lofait de nouvelles conquêtes pour ravager la Russie et faire le siège de Kief. La mère du prince Olga et ses fils Ja- ropolk , Oleg et Vladimir, s’y trouvaient renfermés. La ville, entourée de tous cotés par l’ennemi, ne pouvait recevoir aucune provision , ni donner avis du danger qui la menaçait au général Prititch, qui tenta de secourir la place; mais effrayé peut- être de la supériorité des assiégeons , il s’arrêta sur la rive opposée du fleuve. Les habitans de Kief, réduits par la famine aux demi res extrémités, prennent la résolution de se rendre , lorsqu’un jeune homme se présente et se ch >rge d'aller lui- même avertir Prititch de la nécessité d’un prompt secours. Il sort de la ville, une bride a la main, sans être aperçu des ennemis, se mêle parmi eux, et demande s’ils n’ont pas vu passer son cheval. Comme il parlait très - bien leur langue , ils le prennent pour un des leurs. Grâce à cette ruse , il arrive sur les bords du fleuve ; il quitte ses habits, et .se jette à la nage. Les Petché- nègues connaissent leur erreur : ils lancent sur lui une nuée de flèches, aucune ne peut l'atteindre.
DE L HISTOIRE DE RUSSIE. 5 Prititch instruit de la nécessité pressante de tout hasarder, et craignant qu’une conduite timide n'artirât sur sa tête la colère de Sviatoslaf, embarqua ses soldats dès le point du jour. L’ermemi ignorant ce qui se passait chez les assiégés , et ne connaissant ni ses forces ni ses desseins , crut que le prince lui-même arrivait avec toutes ses troupes. Il s’éloigna à la hâte , la ville fut délivrée , et la princesse mère sortit elle-même avec ses petits-fils, et vint au devant de son libérateur. Le prince des Petchénègues voulut avoir une entrevue avec Prititch ; celui-ci lui persuada aisément qu’il n’avait que le commandement de l’avant-garde, et que son maître allait bientôt arriver avec toute l’armée. Les deux guerriers, sur le point de se séparer, se firent des protestations d’estime et des présens mutuels. Le prince donna à Pri~ titch un cheval, un sabre et des flèches; et celui- ci lui fit accepter une cuirasse, un bouclier et une épée. Ces échanges d’armes rappellent les époques de l’antiquité la plus reculée , tant célébrées par les chantres de l’histoire, où des héros ennemis se donnaient des marques réciproques de leur estime. par des présens qui rappelaient encore à leur mémoire les actions qui les avaient illustrés. Célébrons l’intrépidité de ce jeune homme qui par sa présence d’esprit sauva la capitale , et dont les chroniques nous ont transmis l’action, sans nous avoir conservé son nom.
6 TRAITS CHOISIS IV. Piécë filiale. Quelques boyars furent ensuite envoyés au souverain , pour l’instruire du danger tpion avait couru, et pour l’invitera retourner dans ses états. Sviatosîaf s’empresse de revenir, prend différentes mesures propres à conserver la paix; et ordonne de construire des retranehemens pour mettre en sûreté le lieu de sa résidence. Ces travaux finis, il dit a sa mère Olga (6) et aux grands de sa cour : «Je ne me pilais guerre a Kief; je retournerai donc auprès du Danube; la je suis au milieu de mes états; je me trouve pourvu en abondance de tout ce qui est nécessaire a la vie; de la Grèce, je tire de l’or, de l'argent- , des étoffes, du vin et toute sorte de fruits ; de la Bohème et de la Hongrie, je reçois encore de l’argent et des chevaux ; la Russie rue fournit des fourrures , de l’hydromel et des troupes. » (6) Olga, durant la minorité de Sviatoslaf, se chargea da l’administration de l’état; elle vengea la mort de son époux Igor ; ensuite elle visita les différentes contrées de sa domination, régla les impôts, et fit construire des bourgs et des villages ; c’est alors qu’on croit qu’elle fonda Pleskof. La princesse gouverna la Russie pendant dix ans, depuis 945 jusqu à g55 > comblée de gloire par la prudence qu’elle montra dans son gouvernement; elle partit alors pour Constantinople , embrassa la religion chre’tienne , et reçut au baptême le nom d’Hélène. On ne croit pas diminuer de son me’rite en révoquant en .doute le refus qu’elle fit à l’empereur , qui , dit-on , voulait l’épouser ; mais en considérant l’àge d’Olga , l’identité des personnes, les raisons politiques, (elle avait déjà remis le gouvernement à son fils) , tout se re'unit pour combattre l’authenticité de ce fait.
DE L’HISTOIRE DE RUSSIE. 7 Mon cher fils , reprit Olga , fondant en larmes, nous allons donc nous trouver de nouveau sans appui, puisque tu veux encore nous quitter. Tu aimes les pays étrangers ; mais à qui penses-tu confier tes propres états. Tes enfans sont jeunes; je suis affaiblie par l’âge; et je sens approcher la mort; je t’en conjure par le peu de jours qui me restent; rappelle-toi au moins la prière d’une mère tendre ; rends hommage avec moi a la seule et à la véritable divinité ; après avoir fini ton règne dans ce monde, elle te donnera celui de l’éternité ; mais tu abhorres cette doctrine au point de t’en irriter ; je te prie seulement , de rester près de moi jusqu’à ce que je rende le dernier soupir. Qu’on ne célèbre aucun Trisna, comme cela se pratique chez les peuples païens ; mais promers-moi de me faire enterrer suivant l’usage des chrétiens.. Trois jours après elle mourut. Sviatoslaf remplit soigneusement sa dernière volonté , et il suivit le cercueil en l'arrosant de larmes. Le fils, les petits-fils , les boyars et le peuple , regrettèrent en elle une bonne mère, une grande héroïne et une sage souveraine.
s t r a i t s c h o i s i s V. Le courage du prince relève celui de son armée. La grande supériorité de l’armée grecque, que l’empereur Zimiscès commandait en personne, et la perfidie des Bulgares, dont Sviatos- laf craignait la trahison, obligèrent les Russes, à la suite d’une bataille, où ils avaient repoussé plusieurs fois les Grecs avec avantage, de se retirer et de se jeter dans la ville de Dourostoïe sur le Danube; elle fut bloquée, et les soldats avaient alors à combattre à la fois, et l’ennemi qui les assiégeait, et la famine qui régnait dans l’intérieur. Dans cette pénible situation, plusieurs voulaient prévenir le dernier danger par la fuite ; d’autres , au contraire , conseillaient de faire la paix. Le prince croyant la première proposition honteuse, et la seconde inutile, les regarda l’une et l’autre comme aussi impraticables que dangereuses. Il rejeta donc ces avis ; et sans perdre courage, il eut encore le talent d’inspirer les mêmes sentimens aux siens par ce discours : « A présent, mes amis, nous ne pouvons « rétrogader; notre pays est éloigné ; celui des « perfides Petchénègues est sur la route ; nos (yfSyiatoslaf distribua ses e'tats, en 970 , à ses'enfans, se réservanNcependant l’autorité suprême. Il donn'a Kief à Jaropolk ; le pays des Dr&uiiens à Oleg , et Novgorod à Vladimir.
DE L'HISTOIRE DE RUSSIE. 9 « alliés craignant les Grecs ne nous envoient au- « cun secours; allons donc combattre en braves c gens; nous ne voulons pas déshonorer notre « patrie, et être méprisés par des peuples qui « tremblent encore devant nous ; si nous avons « moins de bonheur que de courage, il faul du « moins savoir mourir. Je vais combattre devant Kvous; si je péris, vous serez maîtres de fuir ou « de vous rendre, mais tant que je vivrai, je vous « donnerai l’exemple du courage. » Ces paroles animèrent l’armée à un tel point , que les guerriers s’écrièrent, d’une voix unanime : « Avec vous nous voulons vaincre ou mourir. » Le lendemain les soldats suivirent leur prince avec empressement, et bientôt l’ennemi fut obligé d’abandonner la ville et de lever le siège. VI. Juste punition d’un traître. Vladimir, dans la guerre qu’il eut avec son frère JaropoJk, devoit une partie de ses succès à l'infâme Bioud, Vœvode et confident de ce dernier. Quoique comblé des bienfaits de Jaropoîk, Bioud profita de sa confiance pour le trahir; et entièrement vendu a Vladimir, il endormoit son prince dans une profonde sécurité. L’ennemi marchoit sur Kief; mais le ministre n’avait rien préparé pour s'opposer à ses attaques, et défendre la capitale. Cependant la ville, forte par elle-même et par le courage des habitans, ht une longue résistance; alors le favori parvint à les rendre suspects à son souverain, et lui persuada de prendre 3
10 TRAITS CHOISIS la fuite pour éviter la captivité à laquelle l’exposait la perfidie de ces sujets. Les assiégés , abandonnés de leur maître, furent obligés d’ouvrir les portes. Blond, mettant le comble à ses forfaits, livra son bienfaiteur à l’ennemi, s’attendant à recueillir les fruits de ses crimes. En effet, pendant trois jours, Vladimir lui rendit les plus grands honneurs, et accumula sur sa tête les premières dignités. Ce temps étant expiré : «J’ai rempli ma promesse, lui dit-il, je t’ai traité comme mon ami. je t’ai prodigué des honneurs au-dessus de tes désirs; aujourd’hui, comme juge, je proscris le traître et l’assassin de son prince. » En finissant ces paroles , il lui donna la mort. VIL Fondation d’une ville en mémoire d’une action éclatante. Vladimir ( 8) eut, pendant son règne, de fréquentes guerres à soutenir; surtout contre les Petchénègues. Dans une des incursions de ce peuple , les deux armées étant près de combattre, et n’étant séparées que par les eaux du Troubéje, le prince ennemi s’avance et propose de vider la querelle par un combat singulier entre deux champions. Le peuple dont le guerrier serait vaincu, (S) Vladimir, surnomme le Grand avoit reçu de son père la souveraineté de Novgorod ; mais depuis l’an 980 , il recueillit toute la succession à laquelle il ajouta des conquêtes considérables ; il régna jusqu'à l’an 1015.
DE I. HISTOIRE DE RUSSIE. II devait s'abstenir, pendant trois ans, de prendre les armes contre l’autre nation. Le souverain de Russie accepta la proposition, et on se promit réciproquement de produire son combattant. Les Petchénègues avaient dans leurs troupes, un atlèthe d’une taille colossale, qui, fier de ses forces, se promenait sur le rivage, accablait les Russes de toutes sortes d’injures, et les provoquait par des gestes menaçans à se mesurer avec lui, en même temps qu’il se moquait de leur timidité. Cet air imposant lui réussit. Assez long-temps les soldats de Vladimir souffrirent cette insulte ; il ne se présenta personne pour combattre , la stature gigantesque de l'adversaire effrayait tout le monde. Le jour du combat étant, arrivé, on se vit obligé de demander un nouveau délai. Enfin un vieillard aborda Vladimir: Seigneur, dit-il, j’ai cinq fils, dont quatre se trouvent à l’armée; tout braves qu’ils sont, aucun n’égale le cinquième qui est d’une force prodigieuse. On se hâta d’aller chercher ce jeune homme. Amené devant le prince , il demande à faire un essai public de sa force. On irrite avec des fers rouges , un taureau vigoureux; le jeune Russe arrête dans sa course l’animal en fureur, l’abat, en déchire la peau et les chairs. Cette épreuve inspire la plus grande confiance. Le moment du combat arrive: les champions s’avancent entre les deux camps, et le Petchénègue ne peut retenir un souris dédaigneux , en voyant la faiblesse apparente de son adversaire qui n’a point encore de barbe. Mais aussitôt attaqué avec autant d’impétuosité que de vigueur, saisi, pressé entre les bras
13 T’RAl T S CHOIS 1 S du jeune Russe, il est étendu expirant sur la poussière. Les Petchénègues, saisis de terreur prennent la fuite; les Russes les poursuivent, et les battent complètement. Le souverain combla d’honneurs et de distinctions le vainqueur qui n’étoit qu’un simple cor- royeur. II fut mis, ainsi que son père, an nombre desgrands; et pour conserver la mémoire de cette action, le prince fonda sur le champ de bataille la ville Péréiaslavle (9), qui tient encore un rang distingué parmi celles du gouvernement de Kief. VIII. Ingénieux moyen de faire lever un siégé. Pendant le séjour de ce prince à Novgorod , les Petchénègues firent une autre incursion ; ils parurent tout-à-coup devant la ville de Belgo- rod , cpii venoit d’être bâtie, l’investirent de tous (9) Le propre nom de ce jeune Russe e'tait Iwan Usmo- vitscb. Ou raconte que Vladimir le fit changer en celui de Pe'réiaslave, qui signifie remporter la victoire. La trop grande distance du temps ne nous permet pas de vérifier le fait ; mais il prouveroit alors que l’Inij ératiice défunte ne fit que rétablir un ancien usage en conférant à ses généraux victorieux le surnom d’Orloff-Tchesmensky, Potemkin-Tavrits- chesky ; Souvarow-Rimnitsky, au lieu de l’emprunter, ainsi qu’on l’a écrit, des Grecs et des Romains, qui accordaient la même distinction ; ce qui n’ôte rien au reste de son mérite et de son utilité , dont l’objet était de conserver le souvenir des actions e'clatantes, et en même temps d'inspirer l'émulation.
D E l ' h 1 S T O 1 R E DE RUSSIE. *3 les cotés dans l’intention de la prendre par famine. Le danger était si pressant, que les habitans pensaient a ouvrir leurs portes aux ennemis; lorsque la présence d’esprit d’un d’entre eux fit employer un stratagème qui réussit, et les tira d’embarras, 11 les engagea à tenir encore trois jours; il ramassa tout ce qu’il put trouver d’avoine, de farine et d’hydromel, pour en préparer une bouillie* on mit ensuite dans la terre des barils qui ressemblaient à des puits; on remplit les uns de gruau cuit et les autres d'une espèce d’hydromel. On invita alors quelques Petchënègues, sous prétexte d’un accommodement, à^venir à la ville, ori leur montra comment les vivres sortoient de la terre ; de quelle manière le gruau se préparoit ; on le leur fît goûter, ainsi que la boisson; ils en reçurent même une provision pour ôter à leur prince toute espèce de doute. Ce peuple, à qui les produits de l’agriculture étaient inconnus, et qui n’étaient point dans l’usage de manger du froment et de la farine, crut que la place étoit pourvue de vivres par la nature; qu’ainsi elle étoit assurée de n’être jamais affamée; et il leva le siège. IX. Bienfaisance de Vladimir. (T0) La douceur des préceptes de la religion chrétienne, que ce prince embrassa, adoucit ses mœurs et effaça en quelque sorte les excès de sa Qo) C’est par ce souverain que la religion chrétienne fut généralement introduite en Russie.
TRAITS CHOISIS 14 jeunesse ; il fut sensible à l’aspect des infortunés; et répandit des bienfaits sur ses sujets pauvres. Ceux qui pouvaient se rendre an palais participaient sons ses yeux à sa munificence, et prenaient des repas abondans sons des tentes dressées pour eux ; des voitures servaient à porter aux malades des secours dans leurs demeures. Vladimir le Grand envoya des colonies peupler et défricher des déserts ; il fonda des villes; il fit venir de la Grèce des architectes et des ouvriers habiles; de beaux édifices, commodes et solides, des églises et des palais s’élevèrent sous son règne. Ce prince dota, au commencement du onzième siècle, des maisons d’éducation , où des maîtres grecs, que ses bienfaits avaient appelés et fixés en Russie , enseignèrent aux jeunes nobles tout ce qu’on appelait alors les sciences. Vladimir fit ses efforts, après sa conversion, pour expier les torts où l’avaient entraînés la fougue des passions, et se fit un scrupule de punir les criminels: les évêques lui représentèrent que son devoir n'était pas moins de réprimer le vice que de récompenser la vertu. Le souverain sentit la justesse de celte observation; cependant il ne pouvait se déterminer qu’avec beaucoup de répugnance à faire mourir les malfaiteurs, et il s’écria plusieurs fois: « Qui suis-je pour vouloir condamner des hommes à la mon ! »
DE L'HISTOIRE DE RUSSIE. X. Refus de Boris d’accepter la souveraineté. De tous les enfans de Vladimir, c’était Boris qu’il chérissait le plus ; dans la distribution de ses états, il lui avoit donné la principauté de Rostof; et l’avoit désigné pour son successeur au trône principal de Russie. Sa mort subite prévint l’exécution de ce projet. Boris revenait d’une expédition contre les Petchénègues, lorsqu’il apprit la mort de son père. Ses troupes lui offrirent, avec les plus vives instances, de le placer sur le trône de Kief. Ce prince aussi vertueux que brave, refusa constamment leurs propositions; il pressentit le malheur auquel seroir exposée sa patrie, si des guerres civiles et. des dissensions de famille venaient la troubler; il ne voulut pas frustrer so/i frère aîné de la succession, et il crut de son devoir de respecter des droits aussi sacrés. Ce n’était pas seulement à ces troupes que ce prince était cher. Les généraux de l’armée de Vladimir ne desiraient pas moins vivement que la couronne passât sur sa tête; et pour lui donner le temps de mettre à profit les circonstances, ils tâchèrent de tenir secrète la mort du souverain , en conjurant Boris de se rendre à leurs voeux, ü opposa la même résistance à leurs sollicitations, et rien ne pou voit le déterminer à se prêter à leurs vues. L’homme le plus digne du diadème, et qui avait fait en faveur de son frère tant de sacrifices, paya de sa vie un si beau désintéressement.
i6 TRAITS CHOISIS Générosité envers un ennemi vaincu (” ), Moins on s’attend à trouver dans les^ siècles , qu’on nomme barbares, d’autres vertus que la valeur, le courage et l’intrépidité , plus il est du (i i ) Sviatopolk I Vladimïrovitsch, succéda à son père en 1015 ; mais son règne ne dura que trois ans. Son frère Jaros- laf joignit les e'tats de ce prince à ses anciennes possessions. Il re'gna depuis 1015 jusqu’en 1054» et ü mourut dans sa soixante-dix-septième année, après avoir occupé le trône pendant trente-cinq ans. Ce prince, d’un caractère doux, allié fidèle , ami sûr et ennemi généreux, e'toit fort studieux , et s’occupoit nuit et jour à la lecture. Il rassembla un grand nombre de copistes, fit traduire beaucoup de livres grecs , et les déposa dans l’église de Sairite-Sopliie, qu'il avait fait bâtir à Kief. L’e'tendue de ses e'tats et l’éclat de son règne , le rendirent le premier souverain du Nord. Des princes étrangers recherchèrent son alliance. Henri I, roi de France, épousa Aune , seconde fille de Jaroslaf. Il avait donné l’aînée au Roi de Norvège, et la troisième à André', Roi de Hongrie. — Les fils contractèrent aussi des alliances étrangères. L'aîné Vladimir, prince de Novgorod , qui mourut avant son père , était marié avec la fille de ce vaillant et malheureux Harald , fils de Goodvin , comte de Kent, et qui fut depuis le dernier roi d’Angleterre de la race saxonne. Le quatrième avoit épousé la fille de Constantin Monomague , empereur de Constantinople. Jaroslaf partagea encore ses e’tats, avant sa mort, aux cinq fils qui lui resiaient, Isiaslaf, Sviatoslaf, Vsévolod, Igor et Viaccheslaf. Chacun d’eux avait dans sa principauté une puissance indépendante; mais tous regardaient comme leur chef le souverain de Kief, qui portait le titre de Grand Prince. Us s’accordaient entre eux dans les affaires d’une grande importance, et qui concernaient le bien général. La maxime des princes de ce temps, de partager l'état entre leurs enfans,
DE L’HISTOIRE DE RUSSIE. *7 devoir de l’historien de recueillir les traits de générosité, de reconnoissance et d’humanité, pour les présenter à ses contemporains et à la postérité. Jaroslaf, fils de Vladimir-le-Grand, occupa enfin tranquillement le trône de Kief. Néanmoins la paix ne dura pas long-temps: son neveu, le prince dePolotsk, tomba sur Novgorod, y entra et en emporta un butin considérable. Il emmenait un grand nombre de prisonniers; mais Jaroslaf, qui avait appris ce qui s’était passé, se mit à la poursuite de l’usurpateur, l’atteignit, et lui reprit tout ce dont il s’étoit emparé. Cependant au lieu de le punir , il ajouta encore deux villes à la portion de l’apanage dont il jouissait déjà. — Le prince d e Polotsk fut tellement touché d’un procédé aussi généreux , qu’il se montrât toujours depuis un allié reconnaissant, dont la fidélité et le zèle furent à toute épreuve. ; xii. Tribut de reconnaissance, Jaroslaf, qui comme on l’a remarqué, gouvernait ses peuples en vrai père, goûtait le plaisir le plus doux pour un souverain, celui d’être aimé de ses sujets. a été aussi funeste à la Russie qu’elle le fut aux successeurs de Charlemagne, à cette différence près, que nous ne trouvons pas des fils qui font déposer juridiquement leur père, ainsi qu’il arriva à Louis-le-Débonnaire. 3
.18 TRAITS CHOISIS Les Novgorodiens chérirent toujours la mémoire de ce prince, et en conservèrent, après sa mort, un tendre souvenir. Ils donnèrent son nom au palais; et quand il fut tombé en ruines, le nom en resta à l’endroit où l’édifice avoit été construit, et qui devint la principale place de la ville. XIII. Les troubles appaisés. En 1701, sous le règne d’Isiaslaf I, un homme du peuple, cpii se disait prophète, et qui, sous ce titre s’était acquis un grand crédit sur la multitude . occasionna beaucoup de troubles à Novgorod. A son instigation la populace s’ameuta, et poussa la révolte à un tel point, qu’elle voulut même massacrer l’évêque Théodore. Le prélat instruit du danger qu’il courait,^e présenta sur la place, revêtu de ses habits pontificaux, et, la croix en main, il somma tous les vrais fidèles de le défendre; mais presque tout le monde étant dévoué au sorcier, il ne se trouva que peu de personnes qui se rappelassent leurs devoirs. Le prince G]eb, fils de Sviatoslaf et neveu d’Isiaslaf, avoit cependant assez d’esprit pour appréciera leur juste valeur les prétendues prédictions du devin; il eut d’ailleurs encore le courage de prendre la défense de l’archevêque. Il appelle le Thaumaturge, et lui demande ce qui va arriver à l’instant même. De grands miracles que je vais opérer, répond le sorcier, avec un emphase prophétique. A peine eut-il prononcé ces mots, que <v
DE L HISTOIRE DE P.USSlBk 19 îe prince lui fendit la tête avec une hâche qu’il tenait caché .sous son habit. La mort de l’imposteur, qui ne se croyait pas si près de sa fin , ouvrit les yeux au peuple égaré, et la tranquillité fut aussitôt rétablie. XIV. Vengeance généreuse. Isiaslaf (1 2) avait été privé de ses états par son frère Vsévolod; obligé de fuir, il alla, mais en 0 0 Ce prince , l’aîné des fils d’Iaroslav, régna après son père sur les deux principales dominations de la Russie, Kief et Novgorod. Maigre' la douceur de son caractère, le courage personnel et la bonté avec laquelle il gouverna ses sujets, ils se révoltèrent deux fois contre lui, et le forcèrentà prendre la^ fuite. Il occupa le trône depuis 1054 jusqu’à 1078, y compris les quatre ans qu’il erra dans les pays e'trangers. La ge'ne'rosite' qu’il montra envers son frère , les regrets que te'moigna ce même peuple qui l’avait train, sont les preuves les moins équivoques qu’Isiaslaf était un bon souverain. À sa pompe funèbre, les sanglots de la multitude interrompaient les chants du clergé. —. Quoiqu’il laissât deux fils , Sviatopolk et Iaropolk , en âge de régner , leur oncle Vsé- volod succéda au défunt sans aucune résistance, sans même aucune mésintelligence entre lui et ses neveux. Il paraît qu'il y avoit alors, sinon me loi, au moins un usage ayant la même force, en veitu duquel les frères des souverains e'taient préférés aux fils dans la succession. Le trône vacant appartenait donc au prince le plus âgé de la maison de Ruric, et les descendans les plus proches du dernier grand Prince se contentèrent de quelques apanages que le successeur leur assigna. Sviatopolk, aîné des fils d’Isiaslaf, ne monta sur le trône qu’après la mort de Vsévolod , dont le propre fils Vladimir n’avait qu'un simple apanage ; et malgré l’amour du
20 TRAITS CHOISIS t en Al„ vain, implorer des secours en Pologne e lerriagne. Enfin après avoir erré, pendant quatre ans, dans les pays étrangers, Boleslas, roi de Pologne, lui procura les moyens de rentrer en possession de ses domaines. Vsévolod essuya à son tour le même sort; il lie put même conserver la principauté de Tcher- nigof qui lui était échue en partage. Ce malheureux prince alla, dans sa détresse, chercher un asile auprès de ce frère qu’il avait autrefois renversé de son trône. Isiaslef ne fit aucun reproche à l’infortuné, tout coupable qu’il était; il se borna à lui rappeler ses propres malheurs. « Consolez- vous , mon frère, lui dit-il; vous savez tout ce que j’ai souffert. J’ai vu piller mes trésors ; j’ai été banni de mes états; et poursuivis par mes propres frères. Fugitif, dépourvu de tout, j’ai traversé, en suppliant, des contrées étrangères. Cependant quel crime avais-je commis? Ne vous livrez point au chagrin: tant qu’il me restera une possession en Russie, je la partagerai avec vous, et je n’hésiterai pas même à verser mon sang pour vous défendre. XV. Modération de Mstislaf. Oîeg, Els de ce Sviatoslaf, dont l’usurpation avait privé pour quelque temps son frère Isiaspeuple , et peut-être contre l’intention secrète de son père, respecta le droit de succession établi alors.
D E l ’ h ISTOIRE DE RUSSIE. 21 laf I de la couronne, engagea les Polovtsi Q 3) à tomber sur sa patrie. Ils commirent de grandes dévastations ; et ce ne fut qu’après avoir essuyé plusieurs défaites, que les autres souverains de Russie réussirent à vaincre et à dompter cet ennemi dangereux. On s'occupa ensuite d’enlever à Oleg les moyens de troubler l’état. Renfermé dans Staradoub, après avoir fui de Tchernigof , il est forcé de se soumettre, et demanda la paix. On lui ordonne d’aller trouver son frère David a Smolensk, et de venir avec lui au congrès de Kief pour y attendre ce qu’on prononcera sur lui. Il se rendit en effet à Smolensk. Son frère était absent. Les habitans, qui connaissaient déjà ce caractère turbulent , refusèrent de lui ouvrir les portes. Après avoir erré quelque temps, il reçut de David le commandement d’une armée , et recommença les hostilités. Oleg marcha contre Isiaslaf, petit-fils de Vsévolod • celui-ci fut tué dans la bataille qu’il lui livra, et qui le rendit maître de la ville de Mourem. Mstislaf, frère du défunt, instruit de ces nouvelles invasions , veut sacrifier son ressentiment à la tranquillité publique; il offre la paix à l’usurpateur , qui tache d’éluder la négociation, en renvoyant les députés sans leur faire aucune réponse satisfaisante. Mstislaf rassembla alors des forces suffisantes , marcha contre le perturbateur, le poursuivit de ville en ville, et lui enleva toutes ces conquêtes. Ce (h 5) Nom qui signifie chasseurs. Les Russes le leur donnèrent à cause du brigandage qu’ils exerçaient. Ce peuple même s’appelait Kaptchaki ou Kiptchaki ; il habitait entre de Don et l’Iaïk.
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