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D E S PR INC IPES ET DES CAUSES DE LA REVOLUTION EN FRANCE. Si le hasard d’une bataille, c’est-à-dire, une cause particulière, a ruiné un Etat, il y avoitune cause générale qui faisoit que cet Etat devoit périr par une bataille. Montesquieu. A Sa int-Petersbourg, 1791. De l’Imprimerie Impériale.
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Avertissement de l' Editeur. il a paru il y à six mois une édition de cet ouvrage imprimée sur un manuscrit très fautif; le succès qu’ il a eu en France et clans les pays etrangers m’a engagé à faire la recherche du manuscrit original et je m’empresse de faire paroitre l’ouvrage tel qu’il est sorti des mains de l’auteur; il ne suffit pas de connoitre la France, il faut avoir vu de près les gens en place, avoir été initié dans les affaires, admis dans les sociétés dominantes, pour avoir pu demêler les caufes d’une révolution, qui fixe les regards de toute l’Europe, dont la marche tient tous les esprits en suspens, et dont l’iffue doit être si intéressante pour tous les Etats de l’Europe; enfin il faut encore pour tracer les principes de cette révolution, avoir dans l'esprit une impartialité qu’il est rare de conserver au milieu d’événemens qui influent sensiblement sur le sort de tous ceux qui ont
une existence dans l’ordre politique, ou des possessions de quelque genre qu’elles soyent: Extrait du journal général de France. Du Samedy 4me Decembre 1790. / 1 paroit dans ce moment une brochure „qui mérité d'Être recherchée par /’ agrément t du style., la sagesse des principes et surtout „par l’art de *deméler lès causes des évêne- „ mens présens. On y reconnaîtra aisément le „ ton énergique et la précision de /’ auteur d’une „ nouvelle Traduction des Annales de Tacite. „ Il ne nous a encor donné que les deux pre- ,,miers Livres qui font désirer impatiemment „ la suite. Le but de l’auteur étant de développer les Causes de la Révolution : il prouve „ dans Vouvrage dont nous parlons, que le „ desordre des finances en fût P occasion, 1’ as- „semblée des Notables le principe, et Necker v la cause immédiate; le Portrait de.cet Exmi- „nistre est digne du pinceau de Tacite: Un „homme s’est rencontré etc. etc.
D E S/ P R I N C I P E S ET DES CAUSES DE LA RÉVOLUTION EN FRANCE.
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Pr é f ac e . L écrit que je publie, n’ est par aucun esprit de parti; je n' ai point eu pour objet d'approuver, ou de blâmer les étonnans changemens arrivés dans le Royaume, d’en suivre les progrès, et de peindre les personnages qui sont montés sur la scène. Il ne s'agit, dans eet Ecrit, ni d’Aristocratie, ni de Démocratie, mais de ee qui s'est trouvé conséquent avec un système, et de ce qui lui étoit contraire. je me suis proposé de faire en partie connaître,
6 par quelle gradation d'idées & d’événements s ’ est operée la révolution aUuelle. Si je pense que l'état ancien n' était pas bon, mais qu'il pouvait subsister; que ce n'est point l'excès de l'impôt, ou les abus du pouvoir, et t oppression, qui ont amené la révolution , on seroit injuste en supposant que je justifie et l'impôt et les abus du pouvoir; c'est comme si l'on disoit, qu' un Médecin prétend que la fièvre est avantageuse, parce qu'il soutiendrait qu'un malade n'est point mort de la fièvrej mais d'un accident qui s'y est joint. j 'a i taché de développer les principes et les causes qui ont amené un
7 nouvel ordre de choses, et changé en• fièrement la face d’un grand Empire. Bans un tems où la manie d'écrire est générale, où le talent d'écrire passablement est si commun, on peut etre assuré qu'une foule d'Ecrivains s'empressera de raconter les êvênemens: mais les faits laissent peu de traces clans l'esprit, et souvent n’offrent rien d'instructif, et qui puisse guider dans l'avenir. On trouve toujours des différences de tems et de lieux, de moeurs, qui ne permettent pas d'en tirer avantage. Mais lorsque ces faits, rapidement tracés, sont subordonnés, par l'Auteur, à des causes; lorsqu'il a saisi les premiers principes, le Politique fait une juste et prompte coin-
3 paraison des tems les plus éloignés, des circonstances les plus dissemblables. X* Histoire Romaine devient ainsi, après deux mille ans, utile au génie politique qui décompose les ,événemens, pour en jixer les causes, et qui en connolt les élêmens primitifs. Montesquieu , en adoptant cette méthode, a plus donné à penser, dans un seul volume, sur les Romains, que tons les Historiens qui avoient, avant lui, rapporté jusqu' aux plus petits détails de PHistoire Romaine. La plupart des Historiens ressemblent à ces fjfoueurs, qui noient et racontent l& nombre des coups en gain ou en perte, tandis qu« le Géomètre analyse le fond d'un jeu, fixe les chances et les désavantages, et
9 n’a pas besoin de savoir des événements qu'il a en quelque sorte prévus. j ’ai parlé des personnes avec impartialité.; fai évité le ton déclama- teur et les qualifications injurieuses ; mais je n'ai pu cependant m’abstenir de caractériser quelquefois, par leur nom, le charlatanisme, 1’ ignorance et L'intrigue. Fidèle à la vérité, c’est d'apres les opérations des Gens en place que je les juge; et quand il s’agit d'expliquer les intentions et de conjecturer, c’est d'apres leur conduite que je me décide, et d’après leur caractère et leurs habitudes. j e reviens souvent à mr. Necker, parce que les écrits & la conduite de
ce Ministre ont été les •principes con- stans de la fermentation des esprits, et ont déterminé la -plupart des êvêne- tnens. On le trouve toujours en scène, et dirigeant Vopinion publique, depuis sa première entrée an Ministère; on le voit, dans sa disgrâce, s’occuper d'un Ouvrage propre à enflammer les têtes, et à déterminer son retour par l'ardeur et l'obstination du Peuple animé et séduit. On le voit rappelle à Versailles, et fixant les regards de la Nation et de l'Europe: ensuite il est disgracié; son départ cause un deuil général, et sert de signal aux plus sanglantes catastrophes.
11 Rappellé par les instantes prières dn Roi et de PAssemblée, il revient en triomphe ; il fa it une entrée vraiment royale, dans la Capitale, accompagné du Ministre de Paris. Enfiny VHistoire de la France se trouve inti- / mement liée avec la conduite de ce Ministre, jusqu' au moment oit, perdant sa réputation parmi ceux qui étoient le plus prévenus en sa faveur, son influence sur PAssemblée nationale, et Paffedion populaire, il est resté en plaee sans considération publique et sans pouvoir, n’ ayant ni les moyens de s'y maintenir avec gloire, ni le courage de la quitter ; jusqu' au moment où la terreur triomphant du foible qui lui faisoit braver le mépris, pour re-
12 sler dans une grande place, il a quitte Paris et la France, sans produire la plus légère sensation. \
DES PRINCIPES FT DES CAUSES de la Révolution en France. Les Rois de France, jusqu’au règne de Louis XV, ont été rapprochés de leurs fujets par la guerre et les affaires; inter- éffés à connoître leurs vertus et leurs ta- lens, iis conféroient avec leurs Généraux des projets de campagne; iis s'entrete- noient avec des Prélats, avec des Magî-
14 ftrats, des détails de leurs emplois & les confultoient dans les tems difficiles; empref- fés de fe faire connoître de leurs troupes, ils gagnoient facilement leur affection & leur eftime. Louis XIII a paffé fa vie au milieu de fes armées; Louis XIV a commandé en perfonne dans la plupart des guerres, et le defir d’être admiré, a porté ce Monarque à la communication avec fes fujets de tous les ordres. Dans ces tems, le zèle étoit encouragé par des marques d’eftime par des paroles flatteufes, qui produifent de grands effets dans les Monarchies; et ce que le Prince accordoit à l’amour-propre, étoit autant d’épargné pour le tréfor public. Les récompenfes paroiffoient éma- nér directement du Prince, elles en étoient plus précieufes, & le Souverain plus con« fidéré.
15 Un grand changement s’opéra en France, fous le régne dernier: le Roi devint inacceffibîe, & les Miniftres formèrent une efpéce de divan, dont l’avis faifoit la loi du Monarque, qui redoutoit la difcuf- fion, et craignoit de montrer un fentiment. Louis XV, par un effet de la politique de Fleury, ou de fa propre timidité, ne fe rendit familier qu’à un petit nombre de Courtifans; il ne parloit avec ceux qui l’approchoient, que d’objets indiffé- rens; et, dans la perfonnne d’un homme qui avoit commandé les armées, il confidé- roit bien plus son premier Gentilhomme de la Chambre, ou fon Capitaine des Gardes, qu’un Général couvert de gloire. Cette féparation du Prince d'avec fes fujets, n’éxifte que dans les pays defpoti- ques de l’orient et c’efl; dans ces pays où les révolutions font le plus frequentes. Il
16 i eft avantageux que le Monarque fe rapproche de fes fujets; mais c’eft par l’exercice de la fouveraineté, et non par la familiarité de la vie fociaîe. La première communication lui fait connoître les Hommes publics, juger leurs talens, et lui attire l’eftime; la fécondé ne fert fouvent qu’à dévoiler fes foibleffes, laiffie trop voir l’homme, et diminue le refpect pour le Monarque. Lorfque la mort eut enlevé à Louis XV fon Premier -Miniftre, il fe livra aux plaifirs, et fes goûts, comme fa confiance, flottèrent au gré de P intrigue. Peu de tems après, on le vit s’attacher à une Femme, dont l’habitude prolongea le régné, et qui devint le centre des affaires, P arbitre des deftîns des Miniftres et de la France. La figure majefteufe du Roi, la décence de fes maniérés, la dignité de fon maintien, impoférent long-tems à la Cour r
17 et au Public, et les allarmes qu’on avoit reffenties pour lui, dans fon enfance, avoienfc habitué à l’aimer. Le peu d’intérêt que le Roi prit aux affaires, refroidit infenfible- ment le zèle: on chercha plus à faire fa cour, qu’a fe diftinguer par des fervices. La confiaeration pour le Monarque diminua, et les oppofttions à l’autorité furent plus marquées, plus foutenues, lorfqu’on crut n’avoir à combattre que des Mini- ftres, qui abufoient de leur empire fur un Roi fans volonté (*), La France jouiffoit, dans l’Europe, de la prépondérance due à fes richeffes, a fa popuîation, a tous les avantages de fa pofition, et à un demi fiécle de triom- ( * ) Les Miniftres, à la fin de ce régne, n ofoient dire qu’a des gens de Province que le Roi voulait ou ne voulait pas, et fonder un refus fur la décifton du Monarque. B
phes et de gloire, dans tous les genres. Les Miniftres avoient fuivi, pendant quelque-tems, les maximes de Louis XIV. Mais, dans peu, ils n’eurent ni plans, ni principes: on ne fut ni punir, ni recom- penfer; il n’y eut plus d’efprit de gouvernement: le paffé fut oublié, et l’avenir ne fut pas prévu. Des conquêtes rapides et fans objet, comme fans fruit, fignalèrent quelques années du régne de Louis XV. Il fe montra à la tête de fes Troupes, fans acquérir de gloire; elle fut toute entière pour fon Général. Des querelles de religion, la rivalité du Clergé et des Parlemens, troublèrent la paix intérieure; et au lieu de confondre, par le mépris, ces ridicules débats, on développa toute la févérité du pouvoir arbitraire. Vers le milieu de ce régné, fut formée fentreprife d’un grand Ouvrage, conçu d’après les Anglais, qui nous ont devancé dans les fciences, comme dans le com-
19 meree. Ce Dictionnaire, deftiné à fervir de dépôt pour les connoiffances humaines, avoit pour coopérateurs les Gens-de-lettres les plus célébrés. Le Gouvernement effaya en vain d’pppofer des obftacles à la compofition et à la vente d’un ouvrage, où regnoit une grande liberté de penfer. Le travail de V Encyclopédie fut fuivi avec confiance, et Ton nom fervit de mot de ralliement à la pbilofophie. Les Gens- de-lettres, les Gens d’efprit formèrent vé ritablement un corps fous le nom d’Fn- cyclopedifles, et pîufieurs mirent la témérité à la place du talent. Voltaire, du haut de fon trône littéraire, encourageoit leurs efforts par des louanges, et s’affo- cioit à leurs travaux: 11 préchoit la tolérance, et la haine du pouvoir arbitraire; il prenoit le parti des innocens opprimés, et pourfuivoit avec l’arme du ridicule, les fanatiques, les dévots , et la réligion même. B 2
La fcience de l’économie politique commença bientôt après à occuper les esprits. D’exceilens Ouvrages furent publiés fur cet objet important, et un lyftême fuivi en fut le résultat. I] y avoit des Encyelopeclijles, il y eût des Oeconomifles : l’efprit philo- fophique, et l’efprit d’adminiftration s’aidèrent mutuellement, et firent cnfemble de rapides progrès. Les livres contre la religion fe multiplièrent, et ]a croyance et l'exercice des pratiques religieufes, furent relégués, en quelque forte, dans les plus baffes cîaf- fes de la fociété *). IJ n’appartient qu'à peu de perfonnes de parler de la religion avec le ton de la conviction et de la piété; mais tous peuvent ]a confiderer fous *) Il semble qu’il y ait quatre siècles de distance pour la façon de penser, entre la fin du régne de Louis XIV, et celle du rée;ne de Louis XV. Les Lettres de Madame d e Sévigné, qui n’ étoit pas une dévote de profession, font sentir cette différence. Il est sans cesse question,
21 jfafpect politique, et la connoiffance de Thomme démontre clairement, qu’il ne peut être gouverne', par les idées d’une morale abftraite #). Les Fondateurs des dans ces Lettres, de Sacremens reçus, de pratiques du carême, de ^livres pieux, de fermons, et tout cela étoit du bon air, tout cela s’accordoit avec le ton du grand monde. Depuis cinquante ans une telle occupation auroit été ridicule dans les plus petites fociétés du Marais. *) La crainte et l’efpérance font les moteurs des actions des hommes. Un vérité froide, une féche démonstration ne feront jamais ni des citoyens zélés, ni des fujets fideles. Qu’on réduife la gloire a fa véritable valeur, quel homme en fera enthoufiasmé? Les fentimens les plus doux de la nature, la paternité, l’amour, l’amitié, doivent une partie de leurs charmes aux illufions dont P imagination les embellit. Des que la lumière philofopbique a diminué du prix de l’opinion, l’homme ne voit plus que la jouiffance phyfique: Eh! quel gou-
22 plus anciennes religions fe font fervîs d’emblèmes, pour exprimer les dangers de la fcience; la Boëte de Pandore, le vernement n’a pas befoin des rouages de l’illusion, de l’élan de l’enthoufiasme? Quel raifonnement peut agir aussi puif- famment fur l’homme accablé de travaux, et pourfuivi par le befoin, que la perfpective d’une éternité de bien fans mélange? L’homme est guidé par le fentiment, bien plus que par la pen- fée: il a befoin même de fuperftition. C’est le produit de la crainte et de l’efpérance qui l’agitent dans le vague; faute de moyens de conjecturer, il fe forme des idoles, des Manitous, des Fétiches , qu’il confulte, qu’il invoque; et il est heureux, lorsque dans le fein de ces êtres chimériques, il dépofe fes craintes, fes voeux et fes chagrins. Pascal dit: „Le plus fage Législateur difoit que, pour le bien des ,, hommes, il faut fouvent les piper:,, Et un autre bon politique: Cum véritatem qui liberetur ignorât, exvedit quod fallatur.
23 feu célefte ravi par Prométhée, et tant d’autres fables confacrées chez des Peuples célèbres, ne font que d’ingénieufes images des inconveniens attachés au défir de connoître. Les Egyptiens, et d’autres Peuples, renfermoient la fcience dans un fanctuaire, et les myftères, les initiations, sont une preuve qu’ils favoient, par expérience, combien l’exercice de la penfée et l’abus du favoir sont funeftes aux hommes. La fcience ne femble pas devoir être dangereufe pour le petit nombre de perfonnes en état de s’élever aux premiers principes de la morale: mais la manie d’écrire enfante des Ecrivains pour toutes les claffes, et le Peuple s’égare, guidé par des lumières trompeufes. Peu de tems après, des Négocians attaquèrent au Parlement une Société' puif- fante, dont les racines s’étendoient de l’Europe à la Chine, et dont la tête fe
24perdoit dans les cieux; une Société accu* fée d’avoir des maximes dangereufes pour la perfonne des Rois, mais attachée invariablement à la monarchie. Les Jéfuites furent mis en caufe, pour le paiement de fommes conlidérables, dues par un de leurs membres, qui s’étoit ingéré de faire le commerce. Cette affaire, purement civile, donna lieu à l’examen de leur conftitu- tion: elle parut dangereufe pour l’Etat, et des Magifttats, animés depuis plus d’un fiécle, contre cette Société, faillirent cette occafion de fatisfaire leur reffentiment, et de faire triompher le janfenisme, dont le Parlement étoit le plus ferme appui. L’a- néantiffement de ]a Société fut décide', et la Cour effaya vainement de la défendre. Les Gens-de-Lettres étoient également oppofés aux Jéfuites. Ils applaudirent à l’entreprife du Parlement, et animèrent le Public contre une Société, dont l’influence
étoit enviée et redoutée par une partie du Clergé. Ce fut un Miniftre du Roi qui lignifia aux Jéfuîtes allarmés, mais encore remplis d’efpoir, que ]a Cour étoit impuiffiante pour les défendre, et qui leur enjoignit de fe foumettre à l’arrêt de leur deftruc- tion. L’Héritier de la Couronne employa vainement tout fon crédit, pour foutenir un Ordre qu’il eftimoit, et dont la con- fervation lui paroiffoit liée avec celle de la Religion. Sa protection et fes efforts ne fervirent qu’à animer davantage le •parti contraire aux Jefuites. Je ne confidère ici leur expulfion que comme une atteinte portée à l'autorité’ royale. Je ne prétends juger ni la doctrine, ni les fervices, ni les dangers de cette inftitution. Plufieurs perfonnes éclairées ont penfe', que l’attachement des Jé- fuites à la Monarchie, et leur afcendanfc
26 sur les confciences, auroient pu être utiles au Gouvernement, et que leur de- ftruction a enlevé à la Religion des dé- fenfeurs zélés. Je me borne à voir, dans cette deftruction, une victoire remportée contre le Gouvernement, et qui a enhardi par la fuite les Parlemens à la refiftance. Enfin, dans cette circonftance, ils ont exerce' la puiffance législative, judiciaire et exécutrice. Telle a été la marche des efprits, importante à faifir et à développer, Louis XV avait vieilli dans l’inaction de 1*efprit, la fatigue de la chaffe, et celle des plaifirs. On avoit approché de lui vers les derniers tems, une Femme qui connoiffoit tous les raffinemens de la volupté, et qui réveilloit fes fens et fes efprits par l’art et même le langage de la débauche. Les moeurs de la Cour étoient déréglées, une partie des Courtifans étoit
\ = = = 21 avilie, par Tobjet de leur culte. Les Mi- niftres, dévoués à la Maitreflfe, etoient ab- folus, corrompus, et fans lumières; les Peuples étoient chargés d’impôts, et l’inégalité de la diftribution des charges étoit encore plus accablante que leur excès. Un feul Miniftre étoit à diftinguer par des talens, l’élévation de fon ame, et un éclat qui rehauffoit et fa vie privée et fes opérations. Il fut exilé, et fa difgrace fut ramarquable par le courage de quelques Courtifans, qui oferent relier conftans à l’amitié, et par des témoignages multipliés de l’eftime publique. Mais fi cette hardieflfe prouvoit la confidération du Miniftre, elle faifoit en même-tems connoi- tre la foibleffe du Gouvernement, qui n’impofoit plus aux efprits. Le calme auroit régné dans l’Etat, malgré la rigueur des impôts, le fcandale de la Cour et le mécontentement général, fi la haine particulière d’un Miniftre contre
I 28 ====== un Corps dont il avoit été membre, et qui l’avoit accablé de fon mépris, n’eût excité le plus grand trouble. Le Chancelier, animé par la vengeance, fufcita le Gouvernement contre le Parlement de Paris, et déterminé à l’immoler à fon ref- fentiment, il parvint à le faire caffer. Les Parlemens de Province eurent le même fort, et des gens obfcurs, avilis par l’indigence, ou leurs moeurs, profcrits par l’opinion, furent fubftitués aux anciens Magiftrats. Les partifans du Duc de Choi- feul, et tous ceux que la deftruction des Parlemens intérreffoit, firent caufe com irsune, fans s’être concertés; il s’éleva dès-lors contre la Cour un parti accrédité et nombreux. Il étoit compofé de grands Seigneurs attachés au Duc de Choifeul par la parenté et l’eftime; de gens de tous les états, déterminés par la reconnoiffance envers ce Miniftre, ou entraînés par la mode ; de tous les mécontens et des gens
auftéres, que révoltoient les moeurs de la Cour. Cette réunion de fentimens et de per-* fonnes offre le premier apperçu d’une oppofition marquée à l’autorité’, d’une indépendance de la Cour, qui s’eft perpétuée fous le règne actuel. L’hôtel de Choifeul devint, fous ce règne, une ef- pèce de Cour, qui raffembloit tout ce qu’il y avoit de gens confidérables, et marquans par la naiffance, les dignités, les talens; toutes les femmes confidérées, et toutes celles qui fixoient l’attention par leur beauté et leurs agrémens. Cette Cour l’emportoit, en quelque forte, fur celle de Verfailîes, par l’empire de l’opinion qu’elle avoit su conquérir, et les Courtifans qui étoient le plus en faveur, étoient flattés d’y être acueillis.
30 La disgrâce du Duc de Cboîfeuî, et enfuite la domination de fa fociété, font des circonftances intéreffiantes, par les effets qu’elles ont produit, et font en partie la caufe et l’époque d’une fubordination marquée de la Cour à la Ville, et de l’empire de l’opinion publique; enfin, c’eft dans ce parti tout fait et nombreux, qu’un Homme, devenu trop célèbre, à depuis formé fon parti. Il s’en eft emparé, comme un Général prend le commandement d’une armée exercée et difciplinée. Le Gouvernement éprouva de grands embarras, par l’établiffement des nouveaux Juges; mais enfin, à force d’argent, de promeffes, il eut des Magiftrats, et la rigueur de l’exil forçoit les Membres de l’ancien Parlement à la foumiflion aux volontés du Roi. La révolution fe trou- voit prefqu’entièrement confolidée, lorf-
51 que le Roi mourut. Louis XVI monta fur le Trône; les Peuples firent éclater des tranfports de joie d’être délivrés de l’ancien Gouvernement, et cet enthoufiasme qu’infpire toujours un jeune Souverain, dans qui fe complaît l’efpérance. Un grand nombre de gens inté- reffés, par leur état et leur relation au rétabiiffement de l’ancienne Magiftra- ture, tous ceux que la rigueur exercée contre elle avoit indignées, et qui joig- noient à la haine de l’opprefîion celle des Miniftres, préfentèrent le rappel des Magiftrats et leur rétabiiffement, comme un acte"de bienfaifance et de juftice qui rendroit à jamais mémorable le règne de Louis XVI. Il apella auprès de lui un ancien Miniftre, vieilli dans la dif- grace et dans l’exil, à qui une réputation méritée d’efprit avoit fait fuppofer des
32 talens, que trente ans de Miniftère, fuî- vis d’une longue difgrace qui lui avoit donne' le tems de réfléchir, sembloient rendre digne de la première place. Il étoit fans famille, fon defintéreffement etoit connu, et il n’avoit plus que de la gloire à acquérir; mais l’indifférence d’un Vieillard concentre' dans l’amour de lui- même, dans le cercle étroit des jours qui lui reftoient, et la légèreté de caractère du Comte de Maurepas, furent plus fatales à la France, que l’ambition, et l’intérêt. Ce Miniftre doux, facile et changeant, n’a- voit de fentiment confiant que la haine. Anime' contre la mémoire de Louis XV, à qui jamais il n avoit pu pardonner fon exil et une longue disgrâce, il vit, dans le retabliffement des Parlemens, un fur moyen de fe concilier l’affection publique, et de fatisfaire fon reffentiment. Un homme d’Etat auroit conftdéré l’objet fous un autre afpect; il auroit penfé
53 à profiter d’une révolution faite. Occupé d’en adoucir les effets pour les anciens Magiftrats il auroit confolidé les nouveaux Pariemens, et affuré ainsi la paix dans l'intérieur pour un demi-fiècle. A ces confidérations favorables à l’autorité, fe joignoit la facilité d’opérer de grands biens, fans être arrêté par les prétentions, les préjugés et la routine des anciens Corps de Magiftrature. Le defir d'un fuccès paffager l'emporta; les Par- lemens furent rétablis, et fe crurent à jamais inébranlables. Les Miniftres du feu Roi furent difgraciés, et un feul homme eft à remarquer dans ceux qui leur fuccédè- rent. Turgot, nommé au Miniftère des Finances, étoit un des plus zélés parti- . fans de la doctrine des Economiftes. Il joignoit à de profondes connoiffances fpé* culatives, l’expérience qu'il avoit acnw
quife dans une Intendance, une réputation méritée de vertu, et le plus parfait defintéreffemènt. L’intrigue, ce qui eft rare, et prefque fans exemple, n’eut aucune part à fon élévation, et jamais ne fut employée pour le maintenir. Il ne tarda pas à développer les principes de liberté qu’il avoit dés longtems adoptés; dans le préambule des Loix et des Edits, il établit fa doctrine, et fubftitua des principes et des raifonnemens au fimple énoncé des volontés abfolues. Les Economiftes, encouragés par l’appui d’un Miniftre choili parmi eux, répandirent leur doctrine. Us s’étoient réunis aux Philofophes; ainfi tous les hommes penfans confpirèrent pour la liberté du commerce des bleds et de la preffe, et pour l’établiffement d’états provinciaux.
35 La févérité des principes de Turbot étoit contraire aux vues intereffées des Courtifans; fis s’élévèrent contre lui, et l’attaquèrent avec les armes du ridicule. Les Financiers, qui prévoyoient qu’un autre ordre de chofes auroit entraîné la fupreffion de leurs imménfes bénéfices, s’efforcèrent de décrier fes opérations. Enfin les Parlemens, affervis aux anciennes formes, efcJaves d’une aveugle routine, ennemis de toute idée nouvelle, firent échouer fes pîans; et le Premier-Ministre, effrayé de l’afcendant que prenoit fur le Roi le Ministre des Finances, par fes lumières et fon zèïe pour les intérêts du Peuple, employa, pour le perdre, l’habileté d’un vieux Courtifan. Il obtint du Roi de facrifier Turgot, qu’il repréfenta comme un homme rempli d’idées de perfections chimériques, et comme un novateur dangereux. C 2
36 Tandis que les efprits prenoient un élan vers la liberté, et que la légèreté du Premier-Miniftre abandonnoit l’autorité au cours des événemens, la face de la Cour avoit changé. A l'étiquette im- pofante des règnes précédens, avoient fuc- cédé les formes et le ton d’une fociété particulière. La Reine, jeune, belle, aimable, étoit l'objet de l’enthoufiasme public. Cette Ducheffie de Bourgogne, ft intéreffante, fi célèbre par fes agrémens, ft vive, ft imprudente quelquefois, étoit guidée, inftruite, réprimandée par Madame de Maintenon: Ce frein impofant, ces fecours, ces conseils, ont manqué à une Princeffe jeune, étrangère, et livrée à elle-même, environnée de réductions, et qui régnoit fur le coeur d’un Roi auffi jeune qu'elle. On perfuada à la Reine de fecouer le joug de ces formalités gênantes, qui
condamnent une Reine à une perpétuelle repréfentation. On lui peignit les charmes d’une fociété où régnent la liberté et la confiance, dont elle feroit les délices, dans laqueile fes agrémens lui procureraient des fuccès plus flatteurs, que les hommages commandés par l’ufage. Jamais les Reines n’avoient mangé avec des hommes; les Princes même n’ob- tenoient pas cet honneur. La Reine, fans en prévoir îes conféquences, entraînée par l’exemple des autres Cours #), et par un *) Dans les Cours de l’ Europe où P étiquette est le pîus fevèrement obfervée, les Princesses mangent avec des hommes; l’Imperatrice de Russie après avoir donné aux foins de fon Empire une partie de fa journée, fe délassé de la reprefenta- tion et des affaires, au milieu d’ une Société choisie; mais cette Princesse si justement célébré, éclairée par la reflexion etl’éxpé-
fentiment de bonté qui porte à la communication, defcendit en quelque forte de fon Trône, pour vivre en fociété avec quelques perfonnes de la Cour. 11 eft facile de fentir combien cette manière de vivre étoit dangereufe dans une Nation qui fe familiarife fi aifément. Alors on vit diminuer infenfiblement le profond refpect, qui eft l’effet de la prodigieufe rience, sait temperer l’éclat de la Majesté fouveraine sans le laisser jamais eclipfer, faire regner habilement la liberté et le réfpect, et user avec art de l’affabilité, et de la politesse. C’eft un principe louable qui a porté ]a Reine à changer l’ordre ancien, et il étoit bien fimple qu’une étrangère, qu’une Princesse de dix- huit ans ne prévit pas les inconvé* niens, fur lesquels la connaissance approfondie du caractère national pouvoir feule l’éclairer.
39 diftance du Monarque avec fes Sujets, et qui eft encore pîus marquée pour les Reines, qu’aucune affaire ne rapproche des hommes, dont la plus légère familiarité peut, fi facilement, être mal interprétée. Les Femmes, et les Cour- tifans admis dans la fociété de la Reine, y portèrent le ton des cercles de Paris. L hiftoire du jour fut racontée, les modes furent adoptées avec empreffement, et le jeu, qui rapproche toutes les conditions, qui ne permet pas, dans la vivacité de la passion, ]a mefure du langage et la circonfpection dans les manières, ajouta encore à l’égalité d’une fociété intime. La Cour ceffa de donner le ton à la Ville, et ne fut pas meme la première des fociétés, puisqu’elle adoptoit ]es fentimens, ]es modes et les manières de celles qui do- minoient à Paris. La magnificence, qui a de tout tems caractérifé les Cours,
40 fut profcrîte. L’élégance et la fimplicité remplacèrent les parures éclatantes, et rien ne diftingua plus la Femme du plus haut rang et le 'grand Seigneur, de la Femme et de l’Homme de la Ville. Les Grands renoncèrent à toute repréfentation, et rapprochés, par leur manière de vivre et par leurs alliances, de tous ceux qui avoient quelque fortune, ils cefterent d’impofer au Public: la hiérarchie fut en quelque forte abolie par le fait. Ceft par un fuite de cette efpèce de confufion, dans laquelle fe perdoient tous les rangs, qu’on a vu, fans étonnement, un jrin c e du Sang fe battre contre- un Gentilhomme, et enfuite un Prince du Sang contre le Frère du Roi. Dans les tems où les Grands du i Royaume jouiffoient d’une confidération et \
41 d’une puiffance qui fembJoit les égaler aux Princes; dans les tems où les Gui- fes ont touchq de fi près à la Couronne, il n’y a point d’exemple qu’aucun fe foit mefuré, l'épée à la main, avec un Prince du Sang. On raconte que, dans le fiècle paffié, le Grand-Condé, ayant infulté un Officier, fe préfenta pour lui faire réparation, et que P Officier fatisfait et honoré de cette démarche, mit à l’inftant fon épée aux pieds du Prince, et embraffa fes genoux. La proximité du Trône ajoute infiniment au refpect; et, par cette raifon, un Frère du Roi eft dans une grande diftance des autres Princes; il eft le Fils du Souverain, il en eft le Frère; il n’y a fouvent qu’un homme ou deux entre le Trône et lui, et cette efpèce d'union intime avec la fouveraineté, rend fa perfonne facrée. Tels etoitent, à Rome, les Princes honorés du nom de Céfar, et déclarés Au-
42 guftes ; enfin, l’on peut dire qu’un tel combat eft une action purement théâtrale, qui ne fert ni à montrer la valeur, ni à fatisfaire la vengèance. Ces idées pourront paraître extraordinaires dans ce moment; mais il faut ne pas perdre de vue que je parle, non de ce qui eft dans les principes d’é- galitè adoptés par la Nation mais de ce qui eft conforme à un fyftême, et â un ordre de chofes qui a long-tems duré; je compare le préfent avec le paffié, et je fais voir comment, en détachant l’un après l’autre plufieurs fils d’un cable, il a fini par fe cafter. Les piincipes de liberté dans les efprits, de familiarité avec la Majefté fouveraine, font dignes d’attention, pour celui qui cherche à démêler par quelle fuite d’idées un grand changement s’eft opéré dans un état; mais ces caufes auraient été Fins action, fans le cou-
cours des autres circonftanees, fans l’affer- viffement des Miniftres aux Sociétés dominantes et la faibleffe du Gouvernement. Depuis long-tems les affaires en France avoient été régies par les opinions des Miniftres, maîtres de faire des réglemens à leur gré. Mais, fous le règne de Louis XVI, l’inftabilité fe montra pJus que jamais dans les principes, et l’impéritie; la foibleffe et l’ignorance caractérisèrent le plus grand nombre des Miniftres de ce Monarque. Ils fe contentoient de pourvoir à la circonftance; ils n’a- voient ni plans, ni vues, et il n’y avoit point d’efprit de gouvernement. La fermentation des efprits excitoit à des chan- gemens perpétuels, et la manie d’admL niftrer s’étoit emparée de toutes les têtes, et faifoit chaque jour enfanter de nouveaux projets. Le miniftère des Finances, le plus important de tous, etoit
Ule plus orageux. Les Contrôleurs-Généraux n’étoient regardés que comme des empiriques, dont on éprouvoit pendant quelque-tems la recette; la plupart ne fon- geoient qu’au court efpace qu’ils avoient en perfpective, et ne s’occupoient que de trouver des palliatifs propres à foutenir la vigueur de l’Etat pendant la durée de leur miniftère. Les Parlemens, attachés aux anciennes formes, faifoient queîquefois éprouver des oppofitions; mais elles étoient faciles à vaincre, par la négociation et par des avantages fecrettement offerts à ceux qui avoient le plus de crédit L’ignorance des affaires de l’état caractéri- foit ces grands Corps, toujours loin de leur fiècle pour les lumières, et il étoit facile à un Miniftre adroit de îeur pré- fenter les affaires fous un afpect favorable; leurs remontrances étoient fouvent convenues avec la Cour, et repondues
d’avance, et les pins éloquentes étoient devenues des lieux-communs. Ceux qui les rédigeoient, ignorant les principes de l’économie politique, et l’enfemble, et les détails des affaires, l’état de la culture, de l’induftrie et du commerce, fe bornoient à de vagues déclamations fur les impôts et îa miferedes Peuples. Ils préfentoient des tableaux qui auraient pu convenir à tous les règnes. A la mort de Louis XV. le royaume étoit en paix depuis dix ans, et l’état floriffant du commerce ai- îegeoit pour le peuple ]e fardeau de l’impôt. La dette publique étoit con- fidérable; mais l’économie, le retranchement des abus, offraient à un homme éclairé des moyens d’acquitter les intérêts, et d’appliquer à une Caiffe d’amor- tiffement, des fonds chaque année. Le miniffère de Turgot fut trop court, pour
46 qu'il ait pu en refulter rien de favorable et de décifif. Il n’eut que le tems de faire connoître fes principes. Un homme s'est rencontré d’ une condition obfcure, étranger, Banquier, enrichi rapidement par des moyens frauduleux, (* à qui la manie de la célébrité te- noit lieu d’ambition raifonnée, un homme d’efprit, fans talent deteiminé, févère dans fes moeurs, fouple et flatteur avec d’autant plus de fuccès, que l’auftérité de fes manières, donnoit à fes flatteries, l’apparence de la vérité profondément fentie; un homme fans caractère et fans principes politiques, mais dans lequel un fllence étudié et un extérieur méditatif fai- jfoient Luppofer un efprit profond et une ame forte; d’autant plus habile dans *j II coufeilla à la Compagnie des Indes, des operations ruineufes dont il reti- roit tout le profit.
4-7 l’intrigue, qu’il étoit moins répandu, et favoit ourdir en fecret fes trames; inspirant l’enthoufiasme par des Ecrits où régne un jargon myftique et fentimental, et où brillent par fois des éclairs d’éloquence: Il alluma des flammes, pour environner fa perfonne d’écïat, et ces flammes s’étant changées en feux durables et violens, il en dirigea l’impétuo- fité vers le Trône, qu’ils confirmèrent #); *) La Déclaration du 23 Juin développe d’une manière évidente, le caractère de Necker, et l’art insidieux de fa conduite envers le Pv^oi. Dans le projet de cette Déclaration, q-u’il propofa au Roi, il établit la Dijlinmon des Ordres,v fait une liste de quelques objets fur lesquels P Assemblée délibérera en commun, et porte au nombre de ces objets P organifation des Etats-Généraux. Il réfultoit, de cette artificieufe rédaction, que l'on délibéreroit en commun fur l’opinion par tête ou par or-
42 Plus fatal, à la France, que Cromwell à l’Angleterre, il n'eut pas cette ambition qui fubjugue par l’audace, qui éblouit par de vailes entreprifes: Il renverfa dre; et d’après la double repréfenta- tion accordée au Tiers, renforcé d’un grand nombre de Curés, il étoit évident que l’opinion par tête feroit adoptée: dès-lors le maintien des Ordres devenoit illusoire, et n’avoit été inféré que pour induire en erreur le Roi et le Confeil. Le Roi raya l’article portant que P organifation des Etats feroit délibérée en commun , et Necker fe trouva dans le plus grand embarras. Il avoit promis au Tiers de faire adopter l’opinion par tête; la suppression faite par le Roi lui enlevoit. le moyen de tenir fa promesse, et dévoiloit au Monarque fon artifice. Necker craignant moins l’indignation du Souverain, que le ressentiment du Tiers, ofa s’ab- fenter d’une féance folemnelle et déci- five, où le Roi l’attendoit avec fes autres Ministres.
49 l’Etat, fans avoir de plan fixe, en fui- vant au jour le jour les élans de fa vanité. Miniftre infidèle *) à fon Roi, *) Mr. Necker Ministre du Roi, fans être confulté, s’est mis, comme il le dit lui- même, en avant fur l’importante question du Veto royal. L’assemblée étoit indécife, et Mr. Necker a publié dans cette circonstance un écrit intitulé: rapport au Roi, dans lequel il combat les raifons favorables à l’autorité du Monarque et détermine les opinions en faveur du Veto fuspensif. Enfin plusieurs ont pensé dans le tems que Mr. Necker avoit voulu animer le peuple contre la Reine; et à quelle époque? après la nuit du quatre Octobre; après cette nuit dont il femble que Tacite ait parlé lorsqu'il dit: Teflis ilia nox, mihi utinam novijfima, quae fecuta funt defleri magis quant defendi pojfunt. Une telle conjecture est affreufe, mais aussi comment expliquer certain article d’un état de pensions et de bienfaits formé, publié et signé par Mr. Necker; cet article est le feul de ce D
50 adminiftrateur des finances, fans doctrine ; homme d’état fans vues, fauteur du defvolumineux état qui foit motivé, et dans ces termes imprimés en lettres italiques: fur la demande de la Reine, — et i] s’agit de jgooo Livres accordés a trois Muficiens; ce n’étoit pas pendant le ministère de Mr. Necker, il n’avoit donc aucun prétexte pour faire mention du motif; enfin ces penfions avoient été originairement accordées fur une place d’administrateur des lotteries, et n’avoient pas du être prifes fur le tréfor Royal, mais fur les bénéfices des administrateurs. Mr.Necker le favoit, pourquoi n’en a-t-il pas fait mention? pourquoi enfin cet article feul est-il motivé? pourquoi affecter de citer la recommendation de la Reine pour des grâces accordées a des Musiciens , dans un moment ou la Nation portée à une extrême feverité, critique le traitement, et les bienfaits dont jouif- fent les perfonnes les plus reooniruenda- feles par leur fervices ?
51 potiftne dans fes Ecrits, *) républicain timide en conduite , plus amoureux d’ap- plaudiffemens, qu’épris d’une véritable *) Necker dit, dans le Compte rendu: C’ejl le pouvoir à*ordonner des impôts, qui constitue la Puijfance fouveraine. . . . Il dit, dans l’Ouvrage fur l’Adminiftra- tion des Finances: Mais parce que, dans un Etat monarchique, le Souverain feul détermine les facrifices des Citoyens, feul il ejl l*interprète des besoins de V Etat, que feul il veut, que feul il ordonne, que [eut il a le pouvoir de contraindre à l’obéis- fance. Adminift. des Fin. p. 44. vol. I. En parlant des préambules des Edits, et du ton qui doit y régner, Necker s'exprime ainfi: ,,C’eft un grand Mo- ,,narque qui ne peut jamais oublier un „ moment fon pouvoir.,, Les préambules ne doivent jamais détonner avec le commandement qui va fuivre. Il dit, dans fon Mémoire fur les Adminift rations provinciales : ,,Mais dans un Pays „monarchique, où la volonté du Prince feule fait la loi.,, D 2
52 gloire, vacillant dans fes opinions, incertain dans fa marche, il a fini par mécontenter tous les partis, qu’il avoit tour-à-tour careffés. Cet Homme chercha en fecret à renverfer le vertueux Turgot, et fon fucceffeur Clugny: Il foudoya des Intriguans, il féduifît le Peupîe par Papprit de la liberté, enchanta le Premier- Miniftre par des promeffes magnifiques: Il flatta les Gens d’efprit, trompettes de la Renommée, et les Femmes qui pri- moient dans la Société; fort de tant de moyens réunis, il s’éleva au miniftère des finances. Necker étoit banquier, Genevois, Pro- teftant; il ne connoiffoit ni les formes de PAdminiftration, ni les ufages, ni les prin~ cipes des inftitutions; il n’étoit engagé à ]a France par aucuns liens; il ne pof- fédoit rien; enfin, il ne pouvoit prêter aucun ferment devant les Tribunaux.
53 L’Hiftoire nous apprend, que l’entrée des Ftrangers dans le Miniftère a toujours été fuivie de troubles. Mais l’expérience, et tant de raifons qui dévoient le faire exclure, ne frappèrent point le Comte de Maurepas: Il ne vit dans Necker banquier, qu’un homme qui procureroit de l’argent. Ebloui par la brillante perfpective des reffiources qu’il promettoit, il compta pour rien, tous les obftacles que préfentoient fon état, fa naiffance et fa religion. Necker défilant, à fon avènement au Miniftère, in- fpirer une grande confiance par fon dès- intéreffement, déclara au Roi, qu’il re- nonçoit aux appointemens de fa place. Le Premier-Miniftre ne fit pas attention à l’indécence d’une telîe propofition, et fouffrit qu un Banquier fit à un grand Roi la remife de fes appointemens, qu’U méprisât fes dons, et le fervît gratuitement; tandis que les Princes de fon fang,
54 et les plus grands du Royaume s’honorent des traitemens que leur accordent le Souverain et l’Etat, dont il eft le chef et le repuéfentant. Plufieurs ont penfé que Necker croyoit qu’on n’acceppteroit pas fcs offres généreufes, et qu’il fut en cette occafion la dupe de fon charla- tanifme. D’autres, et c’eft le plus grand nombre, ont été perfuadés que Necker, ayant laiffé à fon frère fa maifon de banque, s’étoit ménagé un moyen af- furé d’accroître fa fortune, en faifant de cette maifon le centre de toutes les opérations de banque, qu’il devoit multiplier par fes emprunts. Il eft certain que la feule facilité d’être inftruit à l’avance de ]’époque et des conditions d’un emprunt, eft pour des Banquiers un avantage incalculable. Il eft certain aussi que l’ancienne maifon du Directeur-Général des Finan-
55 ces, a fait des bénéfices immenfes pendant fon miniftère. #) Necker annonça de grandes réformes, et elles fe réduifirent à quelques cban- gemens qui portèrent fur des gens ob- fcurs et fans crédit. *) On clifoit alors, que P avidité de Necker, Banquier, devoit rendre fufpect le désintéressement de Necker, Directeur- Général. On fe rappelloit que, dans le tems ou Necker faifoit faire à la Compagnie des Indes les marchés les plus ruineux, dont il profitoit, il refufoit fastueufement la rétribution des jetons d’or, qu’il étoit d’ufage d’offrir aux Syndics, et que tous, jufqu' à lui, avoient acceptés. On est fondé à conclure qu’il a pris des mesures, pour fe dédommager en fecret du pompeux facrifice de fes oppointemens.
66 Il voulut flatter les Peuples, et montrer fes forces, par une efpèce de prodige, en faifant la guerre fans impôts #j . C’étoit à-la-fois manifefter fon génie et fa fenfibilité pour la claffe indigente. Il emprunta à tout prix **) et organifa #j Mais s’il n’impofoit pas légalement, s’il n’impofoit pas des fommes équivalentes aux befoins de l’état, il forçoit en fecret les impofitions par la voie des Inténdans; il augmentoit lourdement les taxes de capitation; et fous le i prétexté de bannir l’abitraire de la perception de la taille, il rendoit stables et permanentes, des augmentations qui avoient un terme fixe. **) On devoit naturellement attendre d’un Miniftre tiré de la banque, des emprunts combinés avec art: la fcience du calcul fenfbloit le devoir distinguer, mais l’incapacité et le defir des prompts fuccès, propres a fasciner l’efpfit des gens du monde et de la
en quelque forte, un grand Royaume en banque. Continuant de flatter en fe~< cret quelques perfonnes éminentes par leur rang et leur influence, et d’accueilli' les beaux-efprits *), il s’acquit multitude, le portèrent à facrifier les tréfors de l’Etat pour un fiècle entier. Non feulement il donna la préférence aux emprunts viagers, et ne fit aucune diftiction d’âge; mais il alla plus loin, et créa des rentes à 8 pour ioo fur quatre têtes, et à tout âge. Il accorda, en outre, un bénéfice -de neuf mois aux prêteurs. Enfin, de la vicieufe organi- fation de ces emprunts, il réfulte que l’extinction, qui étoit auparavant d’un cinquantième, n’est plus que d’un Luxante-quinzième. 46) Ee Directeur-Général des Finances avoit, pour fon bonheur, époufé une femme d’une activité infatigable, et qui fuppléoit, par fes flatteries, par fes ca- reffes, à ce qui manquoit au Directeur-
58 un afcendant fur les gens accrédités dans le Public, et fur le Peuple, qui , le voyoit, avec étonnement et reconnoif- fance, faire la guerre fans impôts. Semblable à ces Charlatans qui font difparoîGénéral, dont les manières font féches et rebutantes. Le trait fuivant fera juger de Part et des foins de la Compagne de Necker. Un jour, en fortant du fallon, e]le laiffa tomber un papier; il fut ramaffé, et Necker, qui étoit en petit comité, voulut un in- ftant s’égayer. Il faut, dit il, lire ce papier; c’eft l’agenda de Madame Necker, et nous faurons ce qu’elle doit faire dans la journée. On y lut ces mots : Voir aujourd' hui Mr. Thomas, qui ejî malade, et le louer fur fon Poëme de çfumonville. Il eft à obferver que cet Ouvrage et la plus foible des productions de Mr. Thomas, et que, par uu aveuglement dont il y a beaucoup d’exemples parmi les Auteurs, il y atta- choit un grand de prix-
59 tre momentanément un mal extérieur, et repercutent l’humeur dans la maffe du fang qu’elle infecte, il creufoit l’abîme de la France, et préparait une banqueroute inévitable, par la multiplication des emprunts les plus onéreux: mais il s’enorgueilliffioit, ainfi que fes partifans flattés, foudoyés, ou trompés, de l’état profpère du moment. Il voulut mettre le comble à fa réputation, et tenter, par l’opinion publique, de s’élever un jour à la première place. C'eft dans cette vue qu’il cotnpofa fon Compte rendu des Finances, et qu’il înfifta pour le rendre public. Le Premier-Ministre étoit accablé par Page, et Necker, comptant fur fa fin prochaine, fe perfuada que l’enthoufiafme qu’exciteroit fon Ecrit fixerait à jamais les yeux de la Nation fur lui. Le Compte rendu, fait avec Part le plus infidieux, eft un monument élevé à la vanité de l’Auteur, un tiffu d’er-
60 reurs, de faits et de raifonnemens. Il enchanta le Public, flatté de voir un Ministre invoquer fon tribunal et lui foumettre fes opérations. Le Premier- Minîftre, foible et léger, fatigué de la contradiction, laiffa publier cet Ouvrage, où Ton ne faifoit pas de lui la plus légère mention, où le Miniftre des Finances, parlant toujours en fon nom, ne préfentoit le Roi que comme l’inftruinent de fes volontés, et l’exécuteur de fes projets. L’enthoufiafme et l’ignorance exaltèrent cet Ouvrage, comme le chef- d’œuvre de l’efprit humain, comme le monument de la plus profonde érudition en finances. On oublia le Compte rendu de Befmarets, les Mémoires de Davenant ^ et les confidérations de Forbon- nois , les Partifans de Necker publièrent que le Compte rendu n’avoit de modèle dans aucune Nation. Vainement quelques perfonnes écUhées, invitées par
61 l'Auteur même, voulurent relever des erreurs; les critiques furent étouffées par les clameurs de Fenthoufiafme et les Auteurs pourfuivis avec acharnement. C’eft en fuivant cette marche; c’eft guidé par le defir de réunir le pouvoir abfolu, et Paffection populaire, qu’il fit enfuite un Mémoire clandeftin, dans lequel il peig- noit au Roi les Parlemens comme des Corps intermédiaires, embarraffans pour l’autorité, et qui n’avoient ni lumières ni zèle, dans lequel *) il reprefentoit les Intendans comme des hommes infuffi- fans a l’étendue des affaires qui leur étoient confiées, et plus occupés de faire des intrigues pour s’avancer, que de fe diftinguer par leur application. Enfuite *) Necker dit dans ce Mémoire: ,,Les ,, Parlemens font ni forts par P instruc- „ tion, ni par l’amour du bien de l’Etat.,,
62 il propofoit, dans ce Mémoire, d’établir des Affemblées provinciales *), et déve- *) La place de Contrôleur Général, depuis long tems, étoit occupée par des Magistrats; et les Intendances des finances, et celles des Provinces, etoient également confiées aux Membres du Confeil, et ces dernières places fervoient, en quelque forte, d’apprentiffage pour le Miniftére. Necker, forti récemment du Bureau d’un Banquier, et fans con- noissance des formes de P Adminiftra- tion, fentit que fon élévation, feroit vue avec peine par les Magistrats, bien fu- périeurs à lui par leur états et leur capacité. Il fupprima les Intendans des Finances qui avoient des rapports journaliers avec lui, et pouvoient pénétrer le fecret de fon incapacité en affaires. Il chercha à diminuer P autorité des Intendans, et à écarter ceux qui, par leurs talens et leur réputation, pouvoient prétendre à lui fuccéder. Ainfi, la haine des Intendans, le defir d’ accroitre P au-
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